Je me souviens…

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Les individus écrivent leur futur, leur histoire. ÉTAPE se propose de favoriser l’historicisation pour et par les jeunes.

Les institutions qui accueillent ces adolescents ont aussi leur histoire. Elles regorgent de récits singuliers, émouvants, incongrus, drôles voire extraordinaires qui se perdent souvent lors des mutations, retraites, départs.

ÉTAPE se propose de jouer un rôle de “passeur” au travers du recueil de ces “petites histoires” des personnes autour d’événements marquants. Ces témoignages recueillis et publiés ici même permettront sans doute aux professionnels d’aujourd’hui d’enrichir leur mémoire et d’envisager l’importance de laisser une trace de leur vécu professionnel pour les générations futures.

Nous vous invitons dès maintenant à nous faire parvenir, nominativement ou anonymement, un récit authentique d’un moment marquant!!

votre texte devra commencer par “Je me souviens…”

Envoyez-nous vos contributions à l’adresse patrick.larose@etape.info en précisant JE ME SOUVIENS dans l’objet de votre mail.

Je me souviens… je venais à peine de débarquer…

… comme stagiaire au Centre éducatif Fermé de Savigny-sur-Orge. Cette soirée-là, j’étais en binôme avec une éducatrice titulaire. Je me trouvais dans le bureau des éducateurs avec le jeune Siko qui travaillait sur l’ordinateur non loin du bureau. 

Tout à coup, Siko m’interpelle en me disant de venir voir ce qu’il a fait. Je quitte le bureau et je vais voir Siko.  Il est tout fier, peut-être est-il sûr de son coup…car, il rigole et s’agite en me montrant son œuvre. Il me dit : « Alors, tu sais ce que c’est ça ? »

En me penchant sur le dessin de Siko je reconnus  un pénis géant. Et, Siko qui rigolait pensant me déstabiliser. Avec une large sourire je lui dis : « Mais, Siko, ta fusée est magnifique » ! Il secoue la tête en disant que ce n’est pas une fusée. Comme il insiste pour que je regarde, je prends une mine sérieuse et regarde de plus près son dessin. Et là, je lui dis : « un chapeau,  un énorme chapeau… ». Il secoue négativement la tête, son sourire avait disparu. On est restera là pour ce soir car, après le coup du chapeau, ça lui a passé l’envie de me faire deviner ce que c’était.

Enfin, lorsqu’il m’a appelé une deuxième fois pour voir son œuvre, j’ai constaté qu’il avait effacé le sexe qu’il avait dessiné initialement pour faire mon portrait, ce qui m’a touché profondément. Il faut préciser que de manière générale au  CEF, c’était le genre à chercher la petite bête et à être persuadé qu’il avait toujours raison. Siko était plutôt coriace et insistant. Quand, il avait une idée fixe, il n’en démordait pas même après lui démontré par A+B qu’il  avait tort. 

Manifestement ce soir-là, il pensait me laisser sans voix, embarrassée…Mais dès le premier coup d’œil, j’avais compris où Siko voulait en venir et ce soir-là, je n’étais pas d’attaque à parler de sexualité. Il aura bien le temps d’aborder la question dans le cadre de l’atelier de Je-Tu-Il du jeudi qui traite du sujet.

J’ai gardé ce portrait qui date du mois d’avril 2011. Et, à chaque date d’anniversaire, je repense à cette fameuse soirée, et à l’histoire de ce portrait… Je revois l’aplomb de Siko…Cela me fait sourire, car, comme dit le proverbe : « Tel est pris qui croyait prendre ». 

Je me souviens du FAE de Pontoise

Belle bâtisse du 19ème siècle. Il parait qu’elle a appartenu à de riches négociants. Personne ne sait vraiment. Il se colporte tant d’histoires  à son sujet. Des histoires à dormir debout, des histoires qui font rêver, des histoires drôles, qui font rire, des histoires tristes à faire couler des larmes. Ce moment qui me revient en mémoire se déroule donc  au FAE de Pontoise. La famille de riches négociants pontoisien à laisser place à un foyer qui, plusieurs années après,  accueille des jeunes brisés par  la vie, cassés par les soucis, par les blessures de la vie…. Des jeunes estampillés maintenant :  En rupture avec la société. En rupture en fait avec tant de choses…. Un soir, après le repas, un groupe d’une dizaine de jeunes encadré par deux professionnels : Une  éducatrice titularisée deux ou trois années auparavant et,  un éducateur dont c’est le premier poste après une fraîche titularisation. Presqu’aussi fraiche que cette nuit dont je veux vous parler.  Le groupe de jeunes est constitué depuis un certain temps. Les amitiés et inimitiés ont forcément eu le temps de se faire et se défaire. Nous parlons de jeunes, d’adolescent, d’adultes en devenir. La nuit est fraiche disais-je. Pour autant, dans l’air, il y a quelque chose de palpable. Comme une colère sourde, une rancœur. Entre deux jeunes, des regards se croisent. Le défi du regard, la provocation par le regard. Regards menaçants,  provoquants. Des regards aiguisés comme la lame d’un couteau (NON PAS DE COUTEAU… PAS DE CA ICI)… Et pourtant…. De regards, nous passons aux mots. Ha les mots ! Dans toute cette agitation, cette confrontation qui ne reste que verbale pour le moment, un seul jeune s’agite, vocifère, provoque. Alors que l’autre demeure impassible. Comme s’il attendait le moment propice. Pourquoi ? Pour quoi faire ? Nul ne sait… Nul ne saura…. Ou, plus exactement, nous saurons plus tard que nous avons évité le pire… Sans doute un pire sanglant ! Avec l’aide des autres jeunes, nous avons ramené le calme, la sérénité. Sur le perron du foyer. Trois personnes. L’éducatrice,  le jeune et  moi-même, éducateur fraichement titulaire dans la nuit fraiche de Pontoise. Avec nous donc l’un des protagonistes.  Celui qui restait calme. D’un calme à vous couper le souffle.  Il explique les raisons de cette « embrouille ». Puis, Lentement,  sort de sa poche un couteau,  le tend à la collègue avec ces mots : « Il a de la chance que je t’apprécie ». La vie ne tient qu’à l’estime d’un adolescent pour « son » éducatrice. L’histoire est close. Clap de fin.