Je me souviens… de Sarah.

Je me souviens de Sarah
Petite pute
Petite mère
Jambes longues et fines
Ventre à peine tendu par la vie entêtée en elle 

Poitrine gorgée du lait qu’elle n’a pas eu 

La mine qui boude définitivement
Je me souviens de Sarah
Et plus encore de ce jour là
Je me souviens aussi du drôle de couple que nous formions, mon collègue et moi, à la suivre ainsi sans jamais rien y pouvoir 

Moi, régulièrement hors de moi
Lui, très souvent dépassé
Une sorte de papa maman naïfs et bancals mais qui n’abandonneraient pas 

Cyniques parfois pour tempérer notre investissement
Car oui, on se surprend à jouer ce rôle parental, malgré nous et parfois à̀ nos dépens 

Nous, « éducateur », « éducatrice »
Ces mots récités comme des mantras pour nous tenir à distance
Pourtant, je me souviens de mon collègue qui s’est excusé sans raison ce jour là
Et moi, pour la première fois qui laissait échapper un sanglot devant lui
Pleine d’excuse aussi pour l’émotion qui débordait 

Quel curieux métier où l’on s’excuse pour les autres 

Je me souviens de Sarah assise sur le banc devant la chambre 8 pôle 7
La chaleur étouffante de ce jeudi matin de juillet qui donnait l’impression d’être dans un mauvais conte de Grimm où les enfants ne s’en sortiraient pas vivants
Et puis j’ai regardé́ ces petites mains pour la première fois
Au milieu du sordide, il y avait là, à cet endroit de ces petites mains, la raison mystérieuse de mon engagement
Je me dis aujourd’hui que j’ai peut-être pleuré d’avoir vu ses mains
Sa détresse de petite fille
Alors, une fois le verdict rendu, lorsqu’elle s’est retournée vers nous
Il n’y avait pas de consolation ni de mauvais rêve
Rien de plus que ses mains comme les lambeaux d’un poupon
Le mal qu’elle avait subi et qu’elle donnait en retour
Inexorablement 

Quel curieux métier où nous nous tenons
Tout assurés que nous sommes parfois, face à des récits en boucles 

Face à̀ cet « inexorablement » 

Je me souviens de Sarah, inexorablement 

J’oublie petit à petit la brutalité de cette chambre de l’instruction 

Le bonhomme tout à droite qui dormait profondément 

La présidente qui donnait de la voix pour dire qu’elle n’entendait pas celle de Sarah 

Et ce piteux procureur grisonnant ne prenant pas la peine des réquisitions
Et nous, éducateurs muets, de fait nous n’avions pas eu la parole
« Chez les majeurs, il n’y a plus d’éducateur, mademoiselle, c’est fini tout ça ! » 

Maison d’arrêt des femmes de Fleury Mérogis 

Les petites mains avec les menottes dans l’instant
Et tout à coup un échange absurde dont seuls les tribunaux ont le secret
« …Les téléphones portables Mademoiselle … »
Des années pour un suivi éducatif qui échouait là
Au centre de Paris, en face de Notre Dame
Sarah que nous avions connu il y a quatre ans, mise en examen pour avoir allumé un feu L’appartement avait été réduit en cendre
Et j’étais allée la rencontrer pour la première dans ce foyer de jeune fille
Peut être là où elle a rencontré ce garçon proxénète dont elle est tombée amoureuse 

Peut-être
Au final nous savons peu de choses de ces adolescents
Sinon qu’ils sont transis d’amour comme nous l’avons été
Désirants à la limite
Elle n’avait pas voulu sortir de son lit
Finalement, enroulée dans sa couverture, elle m’avait parlé́ pour la première fois
Sa douleur
Elle ne voulait pas venir au service éducatif avec sa mère
Je me souviens de Sarah le jour de cette première rencontre
Et puis de toutes les autres
Les cris, les menaces, les rendez-vous manqués
Les projets parfois
Partir à la campagne, une famille d’accueil
Changer de vie
Est-ce vraiment possible ?
Heureuse à l’aller
En colère au retour
Finalement endormie comme un bébé à l’arrière de la voiture
Juste un peu de repos
Enfin l’attente devant chez elle
Cette cité comme un labyrinthe où nous nous égarions à chaque fois
Nous, ses éducateurs 

Oui, je me souviens de Sarah
Et surtout de cette manière bien à elle de ne jamais se présenter au téléphone 

Bougonne 

Il y a quelques jours j’écrivais à un être qui m’est cher : 

« Il n’est pas mauvais d’échouer de temps en temps car la vie se déplie de manière mystérieuse » 

Ce matin de juillet, avant qu’elle n’embrasse sa fille âgée de quelques mois, je lui avais dit de prendre un sac au cas où
Lorsqu’elle est descendue nous retrouver pour nous permettre de l’accompagner, elle n’avait pas pris de sac 

Depuis quelques temps que je pense à elle et à cette matinée, je me dis en vérité que nous étions là pour l’accompagner, et que peut être, c’était déjà quelque chose
J’ai compris aussi que je m’étais sentie, un moment, triste et humiliée par cette humilité contrainte de petite éducatrice invisible 

Et au milieu de mes pensées sombres, je me suis souvenue qu’il fallait s’occuper du sac 

Du permis de communiquer
Des services de la Protection de l’enfance
… 

Alors, nous avons continué