Je me souviens… d’un mois de décembre venteux et froid.

Un jour de décembre venteux et froid, je me dirigeais vers un CEF pour un premier entretien d’embauche. J’étais psychologue depuis 6 mois en poste dans un IME. Après un passé d’éducateur, j’avais effectué une reconversion professionnelle mais toujours dans l’optique d’intervenir auprès d’adolescents en souffrance et si possible en internat. Comme pour chacun de mes derniers entretiens, j’étais arrivé un peu en retard du fait d’un démarrage difficile de l’antiquité qui me servait de véhicule depuis plus de 15 ans.
En arrivant sur la structure, je fus accueilli par une grille sinistre avec un interphone récalcitrant. Après avoir consciencieusement fais sonner les trois boutons disponibles à plusieurs reprises, une petite dame a ouvert une porte du bâtiment et m’a interpelé pour savoir qui j’étais et ce que je venais faire ici. Au moment ou je criais mon nom et le fait que j’avais un rendez vous pour un poste de psychologue, j’eu le sentiment qu’il allait falloir que je m’affirme si je désirais pouvoir travailler ici. Quelqu’un est venu m’ouvrir dans un silence glacial. On me fit passer deux grillages et deux portes (toutes fermées à clé), avant de me faire attendre à l’administration. Je fus observé de la tête aux pieds par plusieurs éducateurs prenant le café. Je saluais poliment le personnel éducatif en tentant de reprendre contenance.
Un Monsieur aux cheveux gris est venu me chercher en se présentant à moi comme le psychiatre de l’institution. Nous avons échangé sur mon parcours et mes motivations, il m’a questionné sur ma manière d’intervenir auprès d’équipe éducative, d’adolescents rencontrant des difficultés. En diesel de l’exercice d’entretien d’embauche, je commençais par des généralités avant de me montrer plus personnel dans le choix de mes réponses, mais à 3 reprises lorsque j’avais cru trouver mon rythme de croisière, l’alarme incendie se mettait à sonner et nous devions évacuer le bâtiment.
A l’extérieur je croisais les regards d’adultes énervés et de jeunes hilares et provocateurs. Selon ma mémoire prospective, il me semble qu’un RUE est venu à la troisième sonnerie, avec un regard noir et a houspillé le groupe de jeunes en les menaçant de supprimer leurs gratifications. Lorsque l’Alarme a retenti pour la 4ème fois, le Docteur et moi avons choisi de rester dans le bureau et de finir notre entretien. Dix minutes plus tard, je repartais en courant sous une pluie diluvienne et ce qui allait devenir pour moi une sonnerie habituelle pendant près de 4 ans.
Pendant ces années, j’ai accompagné les jeunes et les professionnels dans leur cheminement. Pour les uns comme les autres j’ai tenté de leur permettre de mettre du sens sur ce qu’ils avaient pu faire et sur ce qui se jouait pour eux dans le présent. Certains ont pu s’en saisir et d’autres n’ont pas pu même essayer, mais beaucoup ont semblé être renarcissisés par mon envie de les écouter et de les comprendre sans jamais les juger.
Ceux qui ont travaillé avec ce public savent avec quelle facilité les jeunes accueillis peuvent diviser les équipes. La notion d’homologie fonctionnelle peut sans doute expliquer pourquoi les positionnements sont si souvent clivés en bons et mauvais objets. Mais ce que j’ai cru comprendre ici c’est que la cure institutionnelle ne semble prendre sens pour le sujet qu’à la condition où l’institution, dans ses individualités, puisse représenter une entité. Ainsi en soldat de l’ombre j’ai tenté de permettre l’expression des points de vues, parfois leurs confrontations, leur complémentarité, en ramenant en point de mire l’intérêt du jeune dans son besoin compulsionnel de rejouer sur la scène institutionnelle des aspects de sa problématique familiale.
J’ai pu parfois observer de belles histoires mais aussi des échecs flagrants dans nos prises en charges. Ayant depuis quitté la PJJ, pour des raisons administratives, je garde aujourd’hui une affection particulière pour ces enfants résistants et ces professionnels engagés. J’ai tenté d’y apporter ce que je pouvais mais en réalité il me semble surtout avoir beaucoup appris de chacun.